Chronique - Cunninlynguists : A Piece Of Strange

Chronique - Cunninlynguists : A Piece Of Strange
On a trop tendance de nos jours à stigmatiser et à généraliser le rap venant du sud des Etats-Unis. Et pour cause depuis la déferlante du Crunk, ce mouvement n'a cessé de prendre de l'ampleur faisant de l'ombre aux autres styles que l'ont peut retrouver dans ces régions. C'est notamment le cas du groupe Cunninlynguists qui, malgré une minime reconnaissance, continue de faire son petit bout de chemin en délivrant des opus d'une rare qualité. Après avoir délivré en 2001 'Will Rap For Food' et en 2003 'Southernunderground', ils nous font partager en ce début d'année 2006 leur troisième projet 'A Piece of Strange' (LA Underground / 2good), très attendu par ceux qui suivent de près le travail de ces artistes.

Ce duo sudiste est composé du rappeur Deacon The Villain et du talentueux producteur Kno, qui a notamment fait parlé de lui pour son 'Kno vs. Hov : The White Al-bu-lum' (considéré comme le meilleur album remix du dernier Jay-Z). D'ailleurs d'autres producteurs comme JuJu (The Beatnuts ), Just Blaze ou 9th Wonder disent de lui qu'il ne cesse de monter en puissance et qu'il fait partie des meilleurs actuels. Pour ce qui est de Deacon, ce fils de révérend venant du Kentucky, a été très influencé par des rappeurs tel que KRS-One, King Tee,... et sa voix grave colle parfaitement avec les beats, tous concotés par son acolyte.

Peignant avec leurs lyrics conscients les problèmes de société, comme la politique, la mort, la religion, l'amour ou encore le racisme, bordés de mélodies jazzy et soulful, le groupe montre qu'il est a classer aux côtés des piliers d'Outkast en passant par les Goodie Mob. Etant sur le réputé label indépendant QN5, il est tout naturel de retrouver un featuring avec Tonedeff qui avait déjà collaboré aux deux premiers. Ici le sombre morceau s'intitule "The Gates", une production relativement mystérieuse où Deacon se met dans la peau du St Pierre et décide oui ou non d'envoyer quelqu'un en enfer. Track pour laquelle il a fait appel à son père, qui lui a répondu d'être aussi dur et honnête qu'il pouvait car en fait personne ne sait réellement comment sera le jugement. S'en suit une interlude "Damnation" puis finalement le morceau "Hellfire" samplant le rockeur anglais Arthur Brown ("Fire"), montrant donc où le personnage a attérit à la fin de l'aventure.

Mais le groupe n'oublie pas pour autant ses racines south, comme nous le démontre la track "Since When". Avec des morceaux relatant de tant de soucis et problèmes américains ("America Loves Gangsters") et du monde, il ne pouvait être meilleur featuring qu'avec Immortal Technique, chose faite sur "Never Know Why" envouté harmonieusement de quelques touches de piano. Cee-Lo Green vient également prendre le micro sur très bon "Caved In".

Dans tous les morceaux se dégage une certaine émotion de part leurs influences Folk, Soul, Rock des sixties,... et comparé aux précédents albums, celui-ci est nettement différent aussi bien côté production, que lyrics. 'A Piece Of Strange' semble être plus mature, plus brut, ou aucun morceau n'est à zapper et avec en plus une belle pochette (Eve ?) qui donne envie d'écouter le tout .

Assurement l'album de ce début d'année!

# Posté le mardi 28 février 2006 13:15

Chronique - ColdCut : Sound Mirrors

Chronique - ColdCut : Sound Mirrors
Vingt ans déjà que nos deux savants fous anglais des Coldcut font leur bonhomme de chemin sur la scène londonienne, et européenne. Après de longues années d'absence, John More et Matt black, un ancien programmeur et un professeur d'art, reviennent début 2006 avec 'Sound Mirrors' (Ninja Tune/Pias), annoncé comme leur meilleur album depuis bien longtemps. Un silence et un temps de gestation nécessaire qui leur a permis d'affiner pas mal de subtilités et leur souci du détails, leur fruit du travail aboutissant à un album des plus remarquable et aussi accessible qu'inclassable, résolument moderne sans être trop expérimental. De nouveaux horizons sonores en perspective auditive.

N'y voyez pas dans cet album des beats garage ou 2-step typiquement britanniques, ni un album de Hip Hop au sens propre, pas même d'abstract. 'Sound Mirrors' est bien plus que cela. Le morceau "True Skool" marie le flegme so british de ses synthés proches des cornemuses avec des rythmes tribals et afro, avec un soupçon de ragga signé notre MC anglais Roots Manuva. Pas très orthodoxe ce choc des cultures mais un métissage si naturel à écouter! Pas mal d'influences viennent se rassembler sur cette oeuvre. Sur le single "Man In A Garage" avec John Matthias, on peut cerner le côté pop-rock sorti de chez les Gorillaz par exemple. Dans un tout autre registre, la bombe technologique "Just For The Kick" rappelle les sonorités électroniques des Chemical Brothers.

Les Coldcut imposent leurs pattes sur chacun des genres dans lesquels ils mettent leurs doigts. Mélangeant du Hip Hop et du Rock sur "Everything is Under Control" feat Mike Ladd (qui a participé sur l'album des Spontane) et John Spencer, ce titre explosif fait bouger la tête comme un bon vieux morceau des Public Enemy. D'ailleurs, cet album transcende par ses messages engagés, notamment avec des morceaux mélancoliques et sublimes qui caressent les tympans avec une sensibilité rare et affirmée. C'est le cas de "Walk A Mile", touchant tel un appel à l'aide et à la raison, et du nostalgique "Whistle & Prayer", dont les sifflements transportent vers l'enfance. Avec plus de finesse encore, "Mr Nichols" mise sur le Spoken-word de Saul Williams et une ambiance de temps maussade typiquement urbaine.

Les violons prédominent souvent sur 'Sound Mirrors', embellisant les mélanges de sonorités qui s'ajoutent magnifiquement bien comme par enchantement: l'instrumental orchestral "Sound Mirrors" justement nous plonge graduellement dans l'univers des Coldcut, des notes de pianos spectrales surviennent le long de ce morceau calme mais intense à la fois. C'est bel et bien le morceau le plus représentatif de l'identité musicale et si personnelle des Coldcut: des sons qui se conjuguent au plus que parfait. Il en est de même pour "Colour of the Souls", qui vient souffler tel un vent frais, pur et léger. On avait beau critiquer l'hétérogénéité des anciens albums du duo mais ici, il semble que nos anglais tiennent leur fil conducteur d'une main ferme. C'est pourquoi les chansons typées House et Nujazz ("The Island Earth") ne viennent aucunement dérégler l'esprit de cet album qui se veut vecteur de paroles, surtout "Aid Dealer" qui critique l'abus de l'industrie musicale aux fins caritatives.

'Sound Mirrors' n'est pas un album énigmatique ni le fruit d'un hasard, loin de là, mais il prête beaucoup à réfléchir et réclame de multiples écoutes à chaque fois enrichissantes et interessantes. L'addiction nous guette au fur et à mesure, à tel point qu'on se redemande qu'est-ce que la musique dans le fond.

Album de ce début d'année 2006.

# Posté le mardi 28 février 2006 13:11

Chronique - Blockhead : Downtown Science

Chronique - Blockhead : Downtown Science
Après 'Music by Cavelight' sorti l'année dernière sur le label Ninja tune, Blockhead, revient en cette fin d'année avec 'Downtown science', nouvel album d'abstract hip-hop. Le beatmaker est aussi un dj new-yorkais réputé notamment pour ses productions pour Aesop Rock.

Blockhead nous propose une galette composée d'instrumentaux complexes à la construction progressive, riche en samples puisés dans de multiples univers ; on retrouve ainsi des kits de batterie extrêmement variés, des voix en tout genre, des notes et boucles de piano, violon, contrebasse, trompette, saxophone, orgue, harmonica, guitare, flûte... La liste est longue. Mais le plus impressionnant demeure dans la manière dont tous ces éléments sont assemblés. Le rendu sonore de chaque beat scotche littéralement l'auditeur tant la musique créée est absorbante.

On pourra remarquer par le biais de certaines programmations rythmiques et de certains samples l'influence de DJ Shadow notament sur « Expiration Date », celle du vieux cinéma américain avec les voix utilisées sur « Roll Out the Red Carpet » et « Serenade », et plus généralement celles d'horizons musicaux aussi nombreux que variés. L'un des points forts de Blockhead est de mêler habilement les samples. Ainsi par exemple, sur un beat rapide, guitare, flûte et voix se superposent avec harmonie avant de laisser place à un solo d'harmonica sur « Crashing down » : exceptionnel... De la même manière un gros sample de guitare et des samples de flûte et piano se succéderont sans encombres sur « Good block, bad block ». Si à l'image de « Quiet Storm » (l'un des meilleurs morceaux) et « The first snowball », l'album est dans l'ensemble plutôt calme et posé, « The art of walking » se démarque par son ambiance plus festive.

'Dowtown science' est un album homogène, immersif et sublimement produit, dont la richesse se révélera au faire et à mesure des écoutes. On ne se lasse pas de l'écouter et c'est souvent le cas dans les bons albums d'abstract hip-hop, car il est impossible de maîtriser tous les détails d'une musique si complexe et intéressante. Cette galette serait idéal pour découvrir l'abstract hip-hop où tout simplement faire plaisir à vos oreilles.

# Posté le samedi 31 décembre 2005 14:08

Chronique - Black Rob : The Black Rob Report

Chronique - Black Rob : The Black Rob Report
Cela faisait presque cinq ans que l'on avait plus de nouvelles de Black Rob. Après le succès de 'Life Story' et sa consécration de platine, BR s'est enfoncé dans la luxure et la stupre, et commença à vider son compte en banque à 200 à l'heure. S'ensuivit une longue et glissante descente aux abysses de l'enfer, sombrant dans la drogue, l'alcool, les dettes, les problèmes de santé, les cures de desintoxication, les petits séjours en prison lorsque ce n'est pas dans des chambres d'hotel miteux des quartiers. C'était ça la vie de Black Rob, profiter à l'excès jusqu'à de sombres extrémités au point de presque finir SDF. Contrairement à beaucoup de rappeurs dans le milieu, Rob n'est pas du genre à renier ses origines et ses vieilles habitudes de mauvais garçon comme sa petite histoire en noir et blanc nous montre. Jusqu'à ce qu'il se resaisisse et revienne frapper à la porte de Bad Boy Records, avec un Diddy qui lui a ouvert les bras en lui laissant une seconde chance. Black Rob est de retour, et plus affamé que jamais.

Pas de concessions pour 'The Black Rob Report' : pas de featuring sudiste douteux (sauf son ami Petey Pablo le temps d'un interlude parlé), ni de single radio, ni même de sonorités R&B pour faire plaisir à monsieur-tout-le-monde et encore moins de gros noms en guest. Juste du bon gros son new-yorkais épuré et produit par le collectif des Hitmen (Tony Dofat, Derek 'D Dot' Angelettie) et des producteurs dont la réputation n'est plus faire sur la côte Est (Buckwild, Coptic, Scram Jones, TruMaster...). Et d'entrée, ça ne rigole pas. Pour ceux qui ont oublié ce MC trop sous-estimé (au point que ce disque soit passé inaperçu dans les bacs), Black Rob sort ses papiers sur "BR", qui suit un schéma similaire à son classique "Whoa!". Sur "Watch Your Movements" feat Akon, Black Rob manifeste une rage de vivre qu'on ne lui connaissait pas et que l'on ressent dans son flow et ses textes qui sentent les rues de Harlem et les spasmes d'une vie antérieure abominable, qu'il décrit surtout sur "Long Live BR". On peut dire que c'est l'un des rares rappeurs à disposer d'une crédibilité sans faille malgré des mesaventures qu'on ne souhaiterait à personne, BR a de quoi se vanter d'être une "Star In Da Hood".

Le bad boy soldier s'en va en guerre avec des gros calibres chargés à bloc, à la vie à la mort, annonçant la marche à suivre sur "Ready" : tambours militaires, refrains enfantins, bref, un banger sentant la dynamite. Lancer de cocktail Molotov avec la bombe "Fire In Da Hole" et son refrain très accrocheur, armé jusqu'aux dents sur une instru ragga ("Warrior"), Black Rob n'essaie pas manifestement de se racheter mais de passer directement à l'offensive sans laisser aucun repit à l'auditeur. Même quand il s'agit de parler de femmes, les sujets restent très crus ("Smile In Ya Face") et loin d'être glamour, même si "She's A Pro" feat Mr Porter dégage un côté chic de part son ambiance nocturne. Non, la démarche de Black Rob est de vouloir faire un album aussi authentique que le premier, de bout en bout. Quelques lignes aussi pour parler de "Y'all Know Who Killed Him", un titre qui fait froid dans le dos lorsqu'on entend la voix de Notorious BIG. Ceci n'est pas un couplet inédit ou un simple sample de voix, puisque les raps sont tirés de "My Downfall" pour faire le refrain de ce morceau. Pensée pour ce grand monsieur du Hip Hop.

On aurait pu croire que Diddy aurait pu mettre son grain de sel pour imposer un morceau passe-partout, mais non, vous vous trompez. D'ailleurs c'est dommage qu'il n'y ait pas un hit de l'ampleur de "Whoa" ou "Espacio" histoire de passer le niveau supérieur et offrir un véritable classique au sens propre. Ceci étant dit, après un temps de latence de plusieurs années, Black Rob nous prouve que son talent demeure avec 'The Black Rob Report', qui ne risque pas du tout de décevoir les fans de 'Life Story'. Hautement recommandé, et dépêchez-vous de le vous le procurer en import car il n'y aura pas pour tout le monde.

# Posté le vendredi 30 décembre 2005 15:14

Chronique - Wu-Tang : Wu-Tang Meets The Indie Culture

Chronique - Wu-Tang : Wu-Tang Meets The Indie Culture
Dreddy Krueger s'est inspiré du slogan de la firme Apple ce projet avec 'Think Differently Music', dont l'emblême est le signe du W aux couleurs arc-en-ciel. Le concept de 'Wu-Tang Meets The Indie Culture' est alléchant pour ne pas dire excitant et n'a rien d'une compilation anodine: associer des membres du Wu-Tang Clan, et autres affiliés du Wu, avec la crême des rappeurs undergrounds et indépendants pour en faire des combinaisons redoutables (comme ci-dessus sur le sondage), le tout sur des instrumentaux signés par le maître RZA et son disciple Mathematics. Bien que tous les membres du Wu-Tang n'ont pas répondu présent (notamment Method Man, Masta Killa et Inspectah Deck), ce qui importe c'est de voir quel mélange de couleur rendra le meilleur contraste.

La premier duo formé est celui du genius GZA avec Ras Kass ("Lyrical Swords"), et autant dire que c'est un choc des titans croisant le fer: un sabre samouraï contre une lame à double tranchant. C'est la rencontre de deux lyricistes d'exception à la technicité exemplaire que tout sépare, car sur des côtes opposées (est et ouest) et deux styles entiers radicalement différents. Et le résultat est à la hauteur de l'attente. On retrouve nos deux guerriers un peu plus tard en compagnie de LA The Darkman et Scaramanga Shallah sur "Verses", un très bon morceau. L'autre paire qui mérite toute notre attention est celle de deux MC/ producteurs dont le génie n'est plus à prouver : le RZA et MF Doom. Lorsque l'architecte musical et leader du Wu-Tang s'unit avec le prolifique vilain masqué, l'alchimie sur "Biochemical Equation" est réussie, avec un petit bémol toutefois puisque Metal Face Doom ne pose qu'un seul couplet. Exit les membres du Wu, notre coup de coeur revient "Preservation" de Aesop Rock, en grande forme, et un Del Tha Funky Homosapiens toujours aussi trippant. D'ailleurs on retrouve ce dernier en solo en train de pousser la chansonnette sur le faux slow-jam "Fragments".

Humeurs maussades et mauvaises mines, c'est le cocktail de Sean Price, U-God, C-Rayz-Walz et Prodigal Sunn avec "Still Grimey". Des flows et des lyrics bien nerveux pour un quatuor pas très content qui se satisfont d'une atmosphère sombre et mélancolique. Parmi les autres collaborations à retenir, celles de Bronze Nazareth, Solomon Childs (du Theodore Unit) et la rappeuse Byata pour "Street Corners" sur un instrumental triste, et puis J-Live et RA The Rugged Man pour "Give It Up". Et bien plus encore avec Tragedy Khadafi, Vast Aire (des Cannibal Ox), Timbo King (des Sunz Of Men), Rock Marciano (The UN), Casual, Littles, Planet Asia... Autant de noms qui mettent déjà en éveil notre sens auditif pour se préparer à des attaques verbales dignes de de ce nom servis sur des instrus typiques du Wu: beats rocailleux, samples de voix et boucles poussiéreuses très mélodiques.

Un petit paragraphe consacré aux quelques interludes qui viennent s'intercaler dans les 19 pistes. D'habitude, c'est le genre de choses qu'on zappe très vite car souvent inutiles mais ça n'est pas le cas ici. Le premier "Skit" reprend par exemple un extrait de Bruce Lee dans 'Opération Dragon', et les deux philosophiques "Infomercial" narrée par Jim Jarmusch parlent de musique, de chao et de l'origine des symétries. Et puis il y a aussi l'hommage de DJ Noyze rendu au regretté Ol' Dirty Bastard, décédé fin 2004, et dont on attend toujours son album posthume.

Charmante compilation que voilà, et tout le monde sera unanime sur le choix du casting. Dans une période du rap game où le formatage crée de plus en plus de pression sur l'artistique au détriment de l'originalité et de la créativité, 'Wu-Tang Meets The Indie Culture' vient bousculer les règles avec un concept frais et innovant qui fera le plaisir autant aux aficionados du Wu-Tang que les amateurs de hip hop underground.

# Posté le vendredi 30 décembre 2005 15:10